Pratique de la fondatrice

Quelques réalisations

Avant Soft Power Fabrique, cette manière de travailler a été mise à l’épreuve avec des gouvernements, des agences de coopération internationale, des institutions financières et des communautés. Trois interventions, racontées de la situation de départ à ce qu’elles ont rendu possible.

Sénégal · Pêche et développement économique local

Qu’est-ce qu’un camion avait à voir avec la protection du poisson ?

2002–2006 · Conseillère du directeur des Pêches maritimes, Sénégal
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conseils sur le littoral en 2022, à partir de trois projets pilotes mis en place en 2005
Des pirogues peintes tirées sur une plage animée, d’autres au mouillage au large
Pêche artisanale, Sénégal. Photo : Peter Schuppli.
La situation

Le Sénégal devait protéger des stocks de poisson en déclin. Son Code de la pêche de 1998 prévoyait des conseils locaux de pêche artisanale (CLPA), par lesquels les communautés de pêcheurs pourraient participer à la gestion de la ressource.

Mais restreindre l’accès à la pêche ne revenait pas seulement à réduire la pression sur les stocks. Cela changeait aussi qui pouvait gagner sa vie, investir et prendre part à l’économie locale.

Ce qu’elle a vu

L’administration et les bailleurs s’inquiétaient du déclin des stocks. Mais les enquêtes de terrain ont révélé une autre priorité chez les pêcheurs : leur gagne-pain. À mesure que de nouveaux venus entraient dans le secteur, les pêcheurs craignaient de perdre leurs revenus et la possibilité de vivre de la pêche.

Isabelle Antunès a compris que protéger ce gagne-pain serait un point de départ plus efficace pour les associer à la gestion de la ressource. Elle a conseillé de présenter les CLPA comme un moyen de protéger leurs revenus, plutôt que de protéger seulement les stocks.

Or cela demandait plus que réguler l’accès à la pêche. Les communautés étaient liées par des dettes, des relations commerciales, des obligations familiales et des activités économiques concurrentes. Accorder des droits de pêche à certains en excluant d’autres risquait de fragiliser la légitimité de ces droits et de créer de nouveaux conflits.

Elle a donc défendu une approche associant le renforcement des capacités entrepreneuriales et la négociation entre acteurs économiques. Consolider les activités des pêcheurs et créer des opportunités entre secteurs pouvait donner aux communautés un intérêt économique à gérer leurs ressources.

La conservation restait l’objectif. La protection des moyens d’existence devenait le point de départ.

Ce qui a été fait

Avec la Direction des pêches maritimes, au titre de la coopération française, Isabelle Antunès a contribué à concevoir et à expérimenter l’approche CLPA.

Trois conseils pilotes ont été mis en place en 2005, à Joal, Sindia et Foundiougne. Elle a ensuite conduit l’accompagnement de Joal et de Foundiougne, où les membres ont négocié leurs rôles, leurs modes de décision et leurs premiers plans d’action.

À Joal, une proposition inattendue

La pêche et l’élevage étaient étroitement liés. Dans les périodes difficiles, les éleveurs pouvaient se tourner vers la pêche, ce qui accentuait la pression sur des stocks déjà en déclin. De leur côté, les pêcheurs envisageaient d’investir dans l’élevage, au risque de concurrencer les éleveurs.

Au fil des discussions, les différents acteurs ont commencé à voir ce que la négociation pouvait apporter à chacun. Plutôt que de simplement restreindre l’accès à la pêche, ils ont cherché comment des opportunités économiques pouvaient donner à chaque groupe une raison de respecter les intérêts de l’autre.

Les anciens ont alors proposé un autre arrangement : au lieu d’investir dans l’élevage et de concurrencer les éleveurs, les pêcheurs investiraient dans des camions et des machines à traire que les éleveurs pourraient louer, en échange du respect des restrictions de pêche.

Ce que cela a rendu possible

Le modèle CLPA a ensuite été étendu le long du littoral : 22 conseils en 2011, 27 recensés en 2022.

Les pilotes ont montré que la gestion des pêches pouvait devenir une porte d’entrée vers des négociations économiques plus larges, reliant la protection de la ressource aux moyens d’existence, à l’investissement et aux opportunités au-delà de la pêche.

Ce qui restait à faire

Dans ses documents de travail non publiés de 2007, Isabelle Antunès soutenait que l’efficacité durable des conseils dépendait de leurs fondations économiques : réduire l’endettement, renforcer le pouvoir de négociation, développer l’entrepreneuriat et créer des opportunités au-delà de la pêche.

Ces dimensions demandaient un appui technique et financier supplémentaire. Des évaluations ultérieures ont relevé des faiblesses persistantes dans l’autonomie financière et la capacité organisationnelle des conseils.

Rien, dans les sources disponibles, n’indique que les investissements proposés à Joal aient été réalisés.

L’enseignement

La gestion d’une ressource devient plus viable lorsque ceux qui y prennent part y voient un avenir économique.

Cameroun · Inclusion financière et économie créative

Et si le problème n’était pas l’emprunteur, mais le modèle de la banque ?

2020–2022 · Cuhlia · Directrice pays, Fondation allemande des caisses d’épargne pour la coopération internationale (DSIK), Cameroun
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artistes ont mis leur musique sur les plateformes numériques · 15 prêts accordés
Des musiciens de Cuhlia autour d’un plateau de jeu d’entreprise pendant une formation
Des artistes de Cuhlia en formation, autour d’un jeu d’entreprise de la DSIK. Photo : Isabelle Antunès.
La situation

Pendant la pandémie de COVID-19, l’UNESCO s’est inquiétée du sort des artistes dont les moyens d’existence avaient été bouleversés. Pour beaucoup de musiciens indépendants au Cameroun, l’insécurité économique n’avait rien de nouveau.

Ils créaient et se produisaient, mais leurs revenus étaient irréguliers, leurs investissements difficiles à financer et leur accès aux banques limité. Pour produire et diffuser leur travail, ils dépendaient souvent de leur famille, de sponsors, de subventions ou d’intermédiaires.

Pour les banques, un revenu irrégulier signifiait un risque. Pour les artistes, un accès limité au financement rendait plus difficile de produire, de vendre et de vivre de leur travail.

Ce qu’elle a vu

Isabelle Antunès a remis en question une hypothèse inscrite dans la banque classique : que les clients doivent s’adapter à des produits financiers conçus pour des revenus prévisibles.

Les musiciens n’étaient pas, par nature, exclus du financement bancaire. Leur activité économique suivait simplement un autre rythme, comme celle des commerçants, des agriculteurs, des artisans et de nombreux entrepreneurs indépendants.

Et si les banques adaptaient leurs services à la vie économique de leurs clients, plutôt que l’inverse ?

Cela demandait plus que d’accorder des prêts. Les banquiers devaient comprendre comment les artistes gagnaient leur argent, évaluer leurs flux de trésorerie et financer des activités productives selon leur capacité de remboursement. Les artistes avaient besoin de compétences entrepreneuriales et de services financiers pour gérer des revenus irréguliers, investir et construire peu à peu leur indépendance financière.

Pour les institutions financières, c’était aussi un marché qu’elles ne servaient pas encore.

La musique offrait un moyen de le montrer. Financer un artiste pouvait mettre en mouvement toute une filière, des studios d’enregistrement et des producteurs aux graphistes, photographes et distributeurs numériques. Et les revenus tirés de la musique pouvaient financer d’autres petites activités.

Ce qui a été fait

À la suite d’un échange avec le directeur du bureau régional de l’UNESCO à Yaoundé sur la vulnérabilité économique des artistes pendant la pandémie, Isabelle Antunès a conçu Cuhlia et en a dirigé la mise en œuvre en tant que directrice pays de la DSIK, avec un financement de la coopération allemande au développement.

L’initiative réunissait la DSIK, La Régionale d’Épargne et de Crédit, l’UNESCO et des professionnels de la musique. L’UNESCO a participé à la sélection des artistes.

Le pilote reliait services financiers, capacités entrepreneuriales, production musicale et accès au marché.

Capacités. Artistes, managers et conseillers bancaires se sont formés ensemble grâce aux Business Games de la DSIK et à des sessions complémentaires sur l’épargne, la micro-entreprise, le droit d’auteur et le marketing numérique. Les artistes ont appris à gérer leur carrière comme une entreprise. Les banquiers ont appris à comprendre les activités économiques et la capacité de remboursement de clients aux revenus irréguliers.

Financement. La DSIK a travaillé avec La Régionale pour construire le financement à partir de l’activité économique du client plutôt qu’à partir de produits standard. En s’appuyant sur l’expérience personnelle d’Isabelle Antunès des revenus irréguliers, les deux institutions ont conçu ensemble le Pack Progrès, qui renverse la logique habituelle de l’épargne.

Au lieu d’épargner ce qui reste une fois les dépenses du mois payées, le client verse ses gains sur un compte d’épargne qui sert de réservoir. De là, un montant régulier est viré chaque mois sur un compte courant pour couvrir les besoins quotidiens. Les personnes aux revenus irréguliers peuvent ainsi s’organiser un revenu régulier, tout en accédant à des prêts pour des investissements productifs, avec des remboursements adaptés à leur capacité financière et à leur activité.

Production. Cinq studios d’enregistrement ont été agréés. Lorsqu’un artiste contractait un prêt, il apportait la facture du studio et la banque payait directement le studio sur le montant emprunté. Financer la production musicale faisait donc aussi travailler d’autres professionnels du secteur.

Marché. Les artistes ont été accompagnés pour diffuser leur musique sur les plateformes numériques, toucher un public et percevoir des droits de streaming. L’initiative les encourageait aussi à développer des activités complémentaires pour faire vivre leur carrière artistique.

Visibilité. Didier Awadi a produit Cuhlia, une chanson collective interprétée par vingt artistes camerounais, et Mr Leo a rejoint le programme. Un site dédié et une communication numérique ont fait connaître les artistes et leur musique à un public plus large.

Ce que cela a rendu possible

Dix-neuf artistes ont mis leur musique sur les plateformes numériques. Quinze ont obtenu un prêt : treize pour la production musicale, un pour une tournée et un pour un restaurant.

L’un a remboursé son prêt en six mois, puis investi dans des T-shirts à vendre. Un autre a investi son épargne dans un élevage de volailles, en parallèle de la musique et du coaching vocal.

Avec l’appui de la DSIK, La Régionale a lancé le Pack Progrès, puis a commencé à le proposer, à titre expérimental, aux artisans et à d’autres petits entrepreneurs du secteur informel.

L’expérience a montré que l’on pouvait servir des musiciens grâce à des services financiers adaptés, à la formation entrepreneuriale et à l’accès au marché. Son ambition plus large était d’inciter les institutions financières à appliquer des approches semblables à d’autres métiers et secteurs qu’elles peinaient à servir.

En parallèle

En tant que directrice pays de la DSIK, Isabelle Antunès a aussi mobilisé une quinzaine d’experts internationaux et organisé des ateliers qui ont contribué au cadre stratégique du ministère des Finances pour renforcer la stabilité du secteur de la microfinance au Cameroun.

L’enseignement

L’inclusion financière ne consiste pas seulement à faire entrer les gens dans le système existant. Elle consiste aussi à repenser les services financiers pour que les institutions puissent reconnaître, financer et accompagner les activités économiques que les gens ont déjà construites.

Six artistes de Cuhlia, extraits de leurs clips
Quelques artistes de Cuhlia. Images : Cuhlia (Instagram). Les suivre sur Instagram → · Voir la chanson collective Cuhlia →
Bangladesh · Documentaire et transformation économique

Un film qui pouvait changer le regard d’une communauté sur elle-même

2015 · Happy Rain · Écrit et réalisé par Isabelle Antunès
Des pêcheurs poussent leurs barques sur l’eau des crues, à l’aube
Image extraite du film Happy Rain.
Voir Happy Rain →
La situation

Le Bangladesh est souvent présenté comme un pays à la merci des inondations. Pourtant, à Daudkandi, avec l’appui de l’ONG locale SHISUK, des agriculteurs avaient mis leurs ressources en commun pour faire de terres submergées pendant des mois des exploitations piscicoles, et bâti des entreprises autour d’une saison qui interrompait autrefois leurs moyens d’existence.

Ils avaient combiné autrement ce qui était déjà là : la terre, l’eau, les savoirs, la capacité à s’organiser, et une épargne bien maigre pour chacun mais qui, mise en commun par beaucoup, suffisait pour commencer.

Ce qu’elle a vu

La pluie elle-même était devenue une ressource.

Sous l’eau des crues, une nouvelle économie avait pris forme. Les villageois étaient devenus actionnaires, avaient négocié qui possédait quoi, et fait de mois d’attente des mois de travail, avec de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois.

Mais à mesure que les exploitations piscicoles devenaient plus rentables, des intérêts commerciaux sont entrés en concurrence avec les besoins des agriculteurs et des petits actionnaires. Les décisions sur l’eau, la production et les bénéfices déterminaient de plus en plus qui en profitait et qui en supportait les coûts.

L’initiative avait transformé l’économie locale. Désormais, son propre succès transformait les relations dont elle dépendait.

Ce qui a été fait

Isabelle Antunès a écrit et réalisé Happy Rain pour raconter comment le projet est né et a grandi sans le financement extérieur d’abord recherché. Plutôt que de dresser le portrait d’une réussite sans aspérités, le film examine aussi les tensions qui ont accompagné la croissance : la concurrence entre riziculture et pisciculture, la concentration du pouvoir économique et la place des petits actionnaires.

Ce que cela a rendu possible

Le film a été conçu pour permettre à la communauté de voir sa propre expérience sous un autre angle et de réfléchir à ce qui pourrait suivre.

Le public bangladais a accueilli une image de son pays qu’il voyait rarement : réaliste et inventive, loin des clichés habituels de catastrophe.

C’était le soft power à l’œuvre : rendre l’ingéniosité d’une communauté visible, intelligible et capable d’inspirer de nouveaux choix.

Reconnaissance

Happy Rain a été projeté à la COP21 à Paris en 2015, diffusé pendant la COP24 en 2018, et a reçu deux prix en 2016 : le Prix de la Chambre de commerce et d’industrie slovaque à Ekotopfilm – Envirofilm et un Award of Recognition à l’International Open Film Festival.

L’enseignement

Quand la vie est dure, des gens peuvent construire ensemble ce qu’aucun d’eux ne construirait seul. La réussite peut leur faire oublier ce qui les avait réunis.

Soft Power Fabrique met cette pratique au service de nouvelles situations.

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